Dans les pas de Bob Dylan 1 : Hibbing, la Genèse du mythe

Partons à la recherche de Robert Allen Zimerman, devenue star planétaire de la culture pop sous le nom de Bob Dylan. Né à Duluth, c'est à Hibbing, plus au nord, que l'icône va passer son enfance et son adolescence et commencer son expérience musicale. Notre première étape sur les pas de la légende commenceront donc là.

80 miles au nord-ouest de Duluth, Hibbing est une petite ville au cœur des mines de fer de la Mesabi Range. Typique de la province américaine, c’est le genre d’endroit où tout le monde se connaît ou presque. Si la ville s’enorgueillit de son Greyhound Bus Museum, la célèbre compagnie de bus y trouvant ses origines, on y trouve aussi l’une des plus grandes mines de fer à ciel ouvert de la planète, la Hull-Rust-Mahoning Open Pit Iron Mine. Formant un cratère de 5 km par 3, les locaux l’ont surnommé le "Grand Canyon du Nord fabriqué par l’homme". Classée monument historique, son développement fut tel qu’il obligea à déménager toute la ville. Il fallu transporter chaque maison les unes après les autres à partir de 1919 quelques deux miles plus loin, recréant ainsi une nouvelle ville plus éloignée du cratère…

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Et les Zimmerman débarquèrent en ville

La famille Zimmerman déménage en 1948 à Hibbing. C'est la ville natale de la mère de Bob, et c'est là que son père contractera  la polio. C’est à Hibbing que Zimbo (son surnom d’alors) se met à écouter des disques en allant chez son copain John Bucklen dont le père est musicien et la sœur possède un tourne-disque. Ils s’enregistrent sur le magnétophone de John. Il se branche sur les stations de radios diffusant blues, country et rock’n’roll, achète ses premières guitares électriques, prends goût à la moto en pilotant sa Harley en blouson de cuir ou plus tard, son cabriolet Ford 1954 de couleur rose. Le siège passager est occupé par Echo Helstrom, une ravissante finlandaise qui ressemble à Brigitte Bardot. D’ailleurs, l’une des toutes premières chansons écrites par Dylan est sur l’actrice, à l’époque une star mondiale. C’est peut-être Echo son (ou l’une de ses) inspiratrice(s) pour The Girl from the North Country. Il va chanter pour elle lors de l’un de ses premiers concerts "I got a girl and her name is Echo...". Chez le père de celle-ci, il écoute des 78 tours de Jimmie Rodgers apprivoisant les codes de la country des origines. Il forme ses premiers groupes, comme les Shadow Blasters ou les Golden Chords, pour lesquels le plus important est de jouer le plus fort possible comme il l’a raconté, avec ses copains d’école.

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La petite maison d'enfance du grand Bob

Sur les bancs de l’école

Marquons donc l’arrêt à la Hibbing High School (800 East 21st Street). Il faut dire qu’on ne peut pas la manquer. Construite en 1923 pour embellir la ville au temps de l’opulence minière, elle semble disproportionnée pour la ville de 17 000 habitants qu’est Hibbing de nos jours. C’est ici que Dylan va connaître et apprécier la poésie anglaise grâce à un prof qui saura le stimuler. Sur place, une superbe salle de spectacle de 1 800 places aux lustres monstrueux accueille les spectacles de l’école. Le 5 avril 1957 voit le premier concert public de Bob lors de l’annuel spectacle de printemps de l’école. En chemise rose et les cheveux gominés, il joue avec trois de ses comparses avec qui il forme Les Cashmeres. Deux tubes de Little Richard, Jenny, Jenny, Jenny et True Fine Mama lui permettent de se déchaîner au piano en imitant le chanteur fou de Géorgie.

Au Jamboree de l’école du 6 février 1958, ayant formé les Golden Chords, il interprète en hurlant, debout au piano, Rock and Roll Is Here to Stay et surtout Tutti Frutti à la manière de Little Richard. Le proviseur fait couper le micro sous les sifflets acclamant les paroles salaces au second degré de la chanson de son idole… C’est le succès ! Le 9 janvier 1959, il revient au Jamboree sous le nom des Shadow Blasters ou selon d’autres sources celui plus ronflant d’Elston Gunn (un autre nom qu’il réutilisera) et ses Rock Boppers dont le guitariste est son ami John Bucklen.

Il obtient son bac en juin 1959. En récompense, l’un de ses oncles lui offre sa collection de 78 tours du bluesman Huddie Leadbelly qui chante la révolte des Noirs. Sur le livre d’or de fin d’année des terminales, il écrit "Je pars rejoindre Little Richard"… On peut voir ce livre avec des photos de lycée et surtout des affiches à la Hibbing Public Library (2020 East 5th Avenue).

Le Lycée de Dylan
Le Lycée de Dylan

 

Alors, tentés par un voyage aux Etats-Unis sur les traces de Bob Dylan ?

 

Les vestiges de Dylan à Hibbing

  • La maison familiale des Zimmerman (2425 7th Avenue East) : Construite sur deux niveaux dans le style « Mediterranean Modern », elle est assez sobre d’apparence. Le garage familial servira souvent de salle de répétition aux Golden Chords. La section de la 7th Avenue reliant la maison au High School est désormais surnommée la "Dylan Drive".
  • Micka Furniture & Electric (1925 5th Ave E) : Le magasin de ses oncles auxquels vient se joindre son père Abe. Le jeune Bobby leur donnait parfois un coup de main dans les années 1954-1958.
  • The Lybba Theatre (2135 1st Avenue) : Le cinéma faisait partie d’une chaîne, propriété de la famille qui portait le nom de sa grand-mère. Il fut en opération de 1947 à 1976. Le jeune Bob, grand fan de James Dean et Marlon Brando, y entrait gratuitement. Il ferma en 1982 et est occupé depuis par un café-restaurant, le Sunrise Deli-Lybba.
  • The National Guard Armory (2310 Brooklyn Drive) : Le 1er mars 1958, les Golden Chords jouent lors d’un entracte ce qui en fait le premier concert payant de l’artiste.
  • Braman Music (208 East Howard Street): Devenu par la suite une bijouterie et aujourd’hui un cabinet de kiné, c’est là que Dylan, jeune ado, prenait des cours de guitares auprès de Raymond Blake.
  • L&B Café (417 East Howard Street) : Dylan y retrouvait Echo Helstrom pour leur tête à tête.
  • Sportsmen’s Café (509 East Howard Street) : Si le jeune Bob apprend l’hébreu à l’étage avec le rabbin Reuben Maier, c’est au rez-de-chaussée qu’il retrouvera plus tard Echo Helstrom pour savourer des pizza burgers (un hamburger accompagné de mozzarella et tomate).
  • Collier's Barbeque and Bar (1928 East 4th Avenue) : Dylan y jouait le dimanche avec les Golden Chords à la fin 1957 et début 1958. Puis sous le nom d’Elston Gunn and the Rock Boppers, pendant l’été 1958. C’est devenu un restaurant chinois.
  • Memorial Building – Little Theater (400 East 23rd Street) : La salle, construite en 1935 avec son dôme aux courbes typiquement art déco, vit passer Duke Ellington, les chanteurs de country Conway Twitty, Gene Autry, Hank Snow ou Webb Pierce, les Harlem Globetrotters, J.F. Kennedy en campagne et même une rencontre de hockey sur glace entre l’équipe nationale soviétique qui vint battre l’équipe américaine amateur à plates coutures le 4 janvier 1959 sur le score sans appel de 7 à 1. En pleine Guerre Froide… ! Les Golden Chords y jouèrent pour le Winter Frolic Talent, un concours de talents se déroulant en sous-sol, fin février 1958. Le groupe se déchaîna notamment sur Big Black Train, sans doute le seul rock’n’roll originel écrit par Dylan. Les juges préférèrent récompenser un pantomime… Mais le public savait qui avait gagné leur cœur. Le bâtiment abrite aujourd’hui le Hibbing Historical Society Museum.
  • Androy Hotel (2010 5th Av. E.) : Famille et amis s’y réunirent pour la bar mitzvah du petit prodige le 12 juin 1954, réunissant une foule de 400 personnes. Les Juifs, pourtant peu nombreux, n’étaient pas spécialement appréciés des Scandinaves largement majoritaires dans la région. Construit en 1921 par la Oliver Mining Company, l’hôtel doit son nom à la contraction des noms des propriétaires d’alors Andrew Doran et Roy Quigley. Il ferma ses portes en 1977, il fut placé sur le National Register of Historic Buildings en 1985 avant d’être restauré en 1994. Toujours coiffé de sa superbe enseigne rétro, c’est aujourd’hui une maison de retraite pour revenus modestes. On se demande si les occupants actuels ont la moindre idée de son histoire …
  • Hibbing Bowling Center (1929 5th Av. E.) : Bob venait y jouer avec son équipe des Gutter Boys.
  • Crippa Music (313 East Howard Street) : Ouvert en 1949, ce magasin de musique, tenu par Chet Crippa, vendait disques et partitions. À l’heure du déjeuner ou après les cours, il n’était pas rare de tomber sur le jeune lycéen qui mettait ses achats sur le compte de son père… Bob, d’abord intéressé par la musique classique, devint un passionné de blues, country, rock and roll, demandait des Hank Williams mais surtout des disques introuvables de musiciens noirs qu’il avait entendu à la radio, mais dont le vendeur n’avait lui jamais entendu parler. Echo Helstrom raconte : "un rien provocateur, Bob, les poings enfoncés dans les poches de son jean moulant, avec installée à l’envers à l’épaule la guitare achetée chez Sears & Roebuck dont il ne se séparait jamais, attendait devant l’employé qui lui disait "Little Who? " ou "Fats What ?" et Bob en rajoutait en citant untel ou untel, le poussant à bout et on sortait en nous retenant pour ne pas éclater de rire… ". Tous les groupes de Bob à Hibbing s’équipèrent chez Chet en amplis, guitares, médiators ou cordes. Le dernier propriétaire, Chuck Rupar,  a jeté l’éponge et fini par mettre la clé sous la porte en 2012.
  • Feldman’s (405 E. Howard St.) : Sa mère travaillait à mi-temps dans ce grand magasin. Avec son ami John Bucklen, ils y achetèrent des casquettes telles que celles portées par les acolytes de Gene Vincent ou Marlon Brando dans certains de ses films. De retour chez l’un des deux, ils empoignaient leurs guitares et se lançaient dans un effréné rockabilly singeant les rois du genre.
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