Le Village de Llewyn Davis et Dylan

Le dernier opus des frères Coen, Inside Llewyn Davis, nous a donné envie de partir à la recherche des souvenirs et des vestiges du New York bohême des années soixante. Greenwich Village est alors le berceau du non-conformisme et l’épicentre de la scène musicale folk. Avènement de la pop music, naissance de la contre-culture adossée au refus de la guerre du Vietnam, lutte pour les droits civiques, libéralisation des mœurs… : tout est réuni pour l’éclosion de l’un des plus grands génies poétiques américains, Bob Dylan, qui va largement puiser son inspiration dans sa vie new-yorkaise.

Jeu de pistes au Village

Pour leur personnage, Ethan et Joel Coen se sont inspirés de l’autobiographie de Dave Van Ronk, l’une des figures marquantes mais aujourd’hui oubliées de cette période charnière. On le redécouvre aujourd'hui dans sa biographie, Le Maire de MacDougal Street. Cette rue, ainsi que Fourth Street et les alentours de Washington Square, aux confins de Little Italy, seront le fil rouge de notre balade new-yorkaise dans les quartiers les plus attachants et les plus atmosphériques de Manhattan, malgré leur boboïsation. De nombreux sites ont disparus, d’autres ont changé de place, et la dèche de la bohème du film n’est plus qu’un lointain souvenir.

Premier jour : Washington Square

nycgo.com – Washington Square
nycgo.com – Washington Square

À l’origine champ de manœuvres, cimetière et même lieu d’exécution, Washington Square devint progressivement une oasis artistique foisonnante, stimulée par la présence de la NYU, l’une des universités new-yorkaises, fondée en 1831. La place s’identifie à son arche honorant le premier président US, érigée en 1892 pour remplacer l’originale construite pour le centenaire du grand homme.

On ne compte plus les nombreux intellectuels, artistes et activistes ayant vécu alentour : Edgar Allan Poe, Mark Twain, John Reed (Les Dix Jours qui ébranlèrent le Monde), Upton Sinclair, Willa Cather, John Dos Passos, le dramaturge Eugene O’Neill, puis les chefs de file de la Beat Generation, les peintres Edward Hopper, Pollock Rothko etc.

C’est ici encore que battait le cœur du quartier dans les années cinquante. Les musiciens qui s’y rassemblaient partageaient la même passion pour une musique authentique, ancrée dans l’Amérique rurale. Dylan venait se mêler aux chanteurs le dimanche peu de temps après son arrivée à Manhattan. En 1961, des manifs s’y tinrent protestant contre la police qui avait le milieu folk dans le collimateur. Armés de leur seules voix et guitares, les musiciens attiraient les amateurs, agrégeant autour d’eux la communauté folknik. Aujourd’hui, les musiciens s’y produisent toujours le dimanche, cohabitant avec les joueurs d’échecs, lanceurs de frisbee et autres pickpockets…

Washington Square Hotel

Washington Square Hotel
Washington Square Hotel

Avec le Chelsea et l’Algonquin, il s’agit sans doute de l’un des hôtels new-yorkais à l’histoire la plus riche. L’ancien Hotel Earle, ouvert en 1902, a vu en effet défiler quantités de personnalités : Ernest Hemingway, Dylan Thomas, Patricia Highsmith, Bo Diddley, Bill Cosby, Barbra Streisand, les B-52…

Tombé en décrépitude (mais rénové depuis), il devint le refuge des fauchés peu regardant sur l’état des lieux. En 1961, Bob Dylan occupa la chambre 305 avec Joan Baez qui y fait allusion dans Diamonds and Rust. Plus récemment, Norah Jones fut serveuse dans son restaurant et elle poussait la chansonnette lors du brunch dominical.

Appartement de Robert Shelton

Sans Robert Shelton, nous n’aurions peut-être jamais entendu parler de Bob Dylan. Le critique du New York Times écrivait de manière prémonitoire le 29 septembre 1961 : "une nouvelle figure brillante de la folk vient d’apparaître chez Gerde’s Folk City. Bien qu’il n’ait que 20 ans, Bob Dylan est l’un des plus remarquables chanteurs à se produire à Manhattan depuis des mois". Le chanteur, qui avait signé son premier contrat rémunéré, s’y produisait depuis le 11 avril, jouant en première partie de John Lee Hooker. Joan Baez, la star folk absolue à l’époque, assistait au spectacle ce même 29 septembre. Dylan la suivit dans la rue avec sa guitare pour l’impressionner. On connaît la suite.

Appartement de Dave Van Ronk

En face habitait Dave Van Ronk, le Maire de Mac Dougal Street qui a inspiré les frères Coen pour leur Llewyn Davis. Comme lui, il s’était engagé dans la marine marchande. Bob Dylan lui rendait souvent visite pour écouter ses disques. Disparu en 2002, Van Ronk a donné son nom à une petite section de Sheridan Square, à l’intersection de Barrow Street et Washington Place. C’est la seule reconnaissance officielle de cette emblématique figure d’un New York disparu. Il avait aussi participé aux émeutes du Stonewall.

De Washington Square au Meatpacking District

Christopher Park

Quelques dizaines de mètres à l’ouest de Washington Square, c’est sur un banc de Christopher Park que Fred McDarrah, en 1965, fit l’une des plus célèbres photos de Dylan. Le parc est par ailleurs orné de la statue du redoutable général crédité de la fameuse maxime "un bon Indien est un Indien mort"… On ne sait pas s’il aurait apprécié le voisinage de Gay Liberation. Réalisés par George Segal en 1992, deux couples grandeur nature en bronze laqués blancs, l’un masculin, l’autre féminin, commémorent le mouvement de libération homosexuelle, parti des événements du Stonewall, juste en face. Coïncidence, près de Sixth Avenue, Christopher Street coupe Gay Street, il n’y a pas de hasard...

Stonewall Inn

nycgo.com
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Ouvert le 18 mars 1967, le Stonewall Inn (propriété de la mafia !) devint très vite l’un des plus grands bars gays des États-Unis, attirant aussi toute une communauté marginalisée de travestis, folles, prostitués ou sans-abri, malgré les fréquentes descentes de police.

Aux petites heures du 28 juin 1969, ce fut la descente de trop. La clientèle, homo comme hétéro, exaspérée par la répression systématique de la communauté gay, résista aux forces de l’ordre. La mêlée tourna vite à l’émeute dans le quartier.

Treize personnes furent arrêtées dont Dave Van Ronk. Le bar ferma suite à ces fameuses Stonewall Riots mais les gays avaient désormais droit de cité, et le 27 juillet 1969, la première marche gay et lesbienne, ancêtre de toutes les Gay Prides, fut organisée de Washington Square au Stonewall.

Après bien des vicissitudes, le bar, classé National Historic Landmark, a fini par rouvrir au début des années 1990, retrouvant ses couleurs arc-en-ciel.

Appartement de la famille Rotolo

Mary Rotolo et ses filles, Carla et Suze, y vivaient au début des sixties. Au quatrième étage, Miki Isaacson hébergea souvent Bob Dylan, alors que la mère ne voyait pas d’un bon œil la relation entre Suze et Dylan qui dura de 1961 à 1964. Suze, activiste militante et cultivée, aura une grande influence sur l’œuvre de Dylan, le sensibilisant autant à Rimbaud qu’aux causes de l’époque, comme le nucléaire et les droits civiques.

Jones Street

C’est dans cette rue que Don Hunstein, le photographe du studio CBS, prit la photo de la pochette de l’album The Freewheelin Bob Dylan. Il photographia Dylan et Suze Rotolo face à Bleecker Street tandis qu’ils marchent vers West Fourth Street. Si vous voulez vous faire la même…

Dans le même esprit, si vous êtes passionnés comme nous, poussez jusqu’au ravissant Gramercy Park quelques blocks au nord de Union Square. Au 4 West, s’asseyant sur les marches de l’ancienne demeure de John Harper, célèbre éditeur et maire de la ville en 1844, vous pourrez prendre la pose de Dylan sur la pochette de Highway 61 Revisited.

Fourth Street

Fourth Street était l’un des viviers du Village. Des bars comme le Mad Hatter ou le Golden Swan voyaient s’y rassembler artistes et intellectuels, succédant aux gangsters du début du siècle comme les Hudson Dusters, dont Van Ronk prit le nom pour l’un de ses disques. Le second surnommé "le trou de l’enfer" ou "le baquet de sang", inspira à Eugene O'Neill sa pièce Le Marchand de glace est passé.

Premier appartement de Bob Dylan

En décembre 1961, peu après l’enregistrement de son premier album, Dylan emménagea avec Suze Rotolo à cette adresse juste à l’ouest de Sixth Avenue. Il vécut jusqu’à la fin 1964 dans ce très modeste deux-pièces à 60 $ par mois juste au dessus du restaurant Bruno’s Spaghetti aujourd’hui remplacé par un sex-shop où la patronne parle de Dylan comme si elle l’avait bien connu. Les temps changent comme Dylan l’avait constaté dans l’un de ses plus célèbres chansons…

Riviera Cafe & Sports Bar

À la grande époque des années pop, un lieu de rendez-vous privilégié pour toute la faune du Village. C’est ici que Lou Reed vira John Cale du Velvet Underground.

White Horse Tavern

Bob Dylan, à son arrivée à New York en 1961, en devint un habitué, venant régulièrement assister à des concerts, et disant plus tard "c’étaient mes héros". Dans un interview, il raconte qu’il y jouait avec Fred Neil, l’auteur de Everybody's Talking, la chanson du film Macadam Cow-boy.

La taverne remontant aux années 1880 est l’un des plus vieux bars de Manhattan. Elle a reçu quantités d’illustres clients comme Jack Kerouac, Norman Mailer, Jim Morrison, Richard Farina et les Clancy Brothers, le groupe des chanteurs aux pulls irlandais dans le film...

Dans un épisode de la saison 4 de Mad Men, l’infirmière voisine de Don Draper, lui demande si la Taverne est son bureau quand il lui dit qu’il revient de son travail très imbibé… Ça en dit long sur sa réputation à cette époque. Bien plus tard, John Belushi y passa de longs moments. On raconte que la nuit de sa mort, son compère Dan Akroyd arriva à la fermeture et offrit une tournée à l’assistance.

Chelsea Hotel

Hotel Chelsea
Hotel Chelsea

A l’instar d’innombrables autres écrivains et artistes avant et après lui, Bob Dylan séjourna dans cet hôtel mythique à souhait, qui plus est résidence (chambre 205) de l’éthylique poète gallois Dylan Thomas, à l’origine du pseudo de Bob Dylan. Il cite l’hôtel, où il occupa la suite 2011, dans Sad Eyed Lady of the Lowlands, la dernière chanson de son album Blonde on Blonde, sorti en 1966.

Léonard Cohen (chambre 424), Janis Joplin (421), Joni Mitchell, Jefferson Airplane, Patti Smith, Sid Vicious (dont la petite amie fut retrouvée poignardé dans la chambre 100) et beaucoup d’autres y logèrent, citant l’hôtel dans leurs chansons, voire y consacrant une chanson entière. Les Clinton iront même jusqu’à prénommer leur fille en référence à l’hôtel, Luc Besson en fera le décor de Léon et  Joseph O'Neill, l’arrière-plan de son roman Netherland.

Mes adresses à Greenwich
White Horse Tavern, 567 Hudson Street, 103 Waverly Place et McDougal Street
Appartement de Robert Shelton, 191 Waverly Place
Appartement de Dave Van Ronk, 190 Waverly Place
Stonewall Inn, 53 Christopher Street
Appartement de la famille Rotolo, 1 Sheridan Square
Premier appartement de Bob Dylan, 161 West 4th Street
Riviera Cafe & Sports Bar, 7th Avenue et 225 West 4th Street
White Horse Tavern, 567 Hudson Street
Chelsea Hotel, Hotel Chelsea 222 W 23rd St   New York NY 10011
© photo principale : Alison Rosa    © photos articles de haut en bas : nycgo.com ; Washington Square Hotel ; nycgo.com ; Hotel Chelsea