Les vestiges de la Beat Generation à San Francisco

Continuons dans le sillage la Beat Generation et mettons nos pas dans ceux des beatniks à travers leur ville natale, San Francisco. C'est là, entre Telegraph Hill, couronnée par l’emblématique Coït Tower, et l’Embarcadero, jadis le cœur de la sauvage Barbary Coast au temps de la Ruée vers l’Or, que tout a commencé.

 Le long de Grant Avenue

Dans les années 1950 tout le quartier devient l’épicentre des mouvements intellectuels, artistiques et musicaux progressistes de la côte ouest. Bars, clubs, salles de spectacle mais aussi hôtels plus ou moins décatis composent le décor où les Beats écrivent, boivent, fument, pérorent, aiment et refont le monde. L’ancienne Calle de la Fundación serait la plus vieille rue de la City by the Bay. Ses vieux bistros, ses boutiques excentriques comme Aria Antiques, ses épiceries italiennes résistent encore à l’appétit des promoteurs immobiliers mais pour combien de temps ... ?!

Au 1398, le restau chinois actuel était occupé par la CoExistence Bagel Shop, l’un des points de chute de la Beat Generation, à une époque ou dans le San Francisco ultra coincé des années 1950, on pouvait se faire arrêter parce qu’on marchait nu-pieds dans des sandales…  Nous passons devant The Saloon, le plus ancien bar en activité de la cité (1861), aujourd’hui réputé pour sa programmation blues (1232 Grant Avenue).

Le Bagel Store, le rendez-vous des Beatniks
Le Bagel Shop, le rendez-vous des Beatniks

Enfin, le Cafe Trieste à l’intersection de Vallejo Street. C’était l’un des lieux de rencontre des intellectuels, artistes, peintres et poètes au premier rang desquels Kerouac, Ginsberg, Corso, Richard Brautigan, Ferlinghetti, le dernier survivant du groupe initial que l’on peut encore apercevoir de temps à autre malgré ses 97 ans. C’est ici que Giovanni Giotta, alias "Papa Gianni", lança le premier l’espresso italien sur la côte ouest en 1956. Francis Ford Coppola y écrivit une partie du scénario de Le Parrain, s’échappant de ses bureaux d’American Zoetrope, sa société de production qui occupait une partie du Sentinel Building, caractéristique immeuble de 1907 aux célèbres toits de cuivre vert-de-grisé à quelques mètres de là. Michael Douglas est un autre habitué du lieu qui a aussi vu passer notamment Luciano Pavarotti. À deux blocs de là, le 1010 Montgomery Street est l’un des endroits où Allen Ginsberg écrivit Howl.

1024px-Caffe_trieste2_(Christopher Michel)

The City Lights Booksellers & Publishers

Au 261 Columbus Avenue, la librairie City Light fait partie de ces lieux atmosphériques qui font le bonheur du voyageur. Fondée en 1953 par Lawrence Ferlinghetti (né en 1919 !) et Peter D. Martin, c’est l’une des grandes librairies indépendantes des Etats-Unis. Tous les amoureux des livres, de la lecture et de la littérature y viennent du monde entier.

Errant entre les rayons, on y prend un bon bain d’ambiance alternative, on y hume le parfum de la contre culture, on y mesure l’énergie des rebelles à l’autorité en général, l’esprit qui a toujours sous tendu la boutique depuis sa création et qui transparaissent dans les bouquins exposés dans les rayons. Sans doute l’une des premières au monde à se spécialiser sur les livres de poche, City Lights s’est étendue depuis sur trois niveaux. On y trouve les classiques et les nouveautés mais aussi des livres (essentiellement en anglais) rares, des éditions confidentielles, dans tous les domaines et sur tous les thèmes.

Si la librairie est un haut lieu des arts et des lettres depuis 1953, c’est en 1955 que Ferlinghetti se lance dans l’édition en créant City Lights Publishers avec les Pocket Poets Series. Éditant toujours de la poésie, la maison s’est diversifiée dans la prose, la fiction ou les sciences humaines, imprimant une douzaine de titres par an, privilégiant toujours les idées libertaires et la résistance à la censure, comme son ADN l’avait déterminé dès le départ. Nous vous recommandons d’y aller à l’occasion d’une lecture ou de la visite d’un auteur lors d’une séance de signature, mais tel quel, le site est déjà très atmosphérique…

Mobilus in Mobili FL

Le Beat Museum

Au 540 Broadway, il faut absolument s’arrêter au Beat Museum, un charmant petit musée privé consacré à l’esprit et à l’histoire de la Beat Generation. Ouvert en 2003 à Monterey et installé depuis 2006 au cœur du quartier qui l’a vu naître ou presque (car New York est également essentielle dans la naissance du mouvement), il présente une belle collection de souvenirs et d’objets, de manuscrits originaux et de lettres de ses auteurs, penseurs et personnalités liées au courant.

Parmi les reliques vénérées, une veste de Kerouac et une machine à écrire de Ginsberg et une étonnante série de différentes éditions de Sur la Route publiées un peu partout dans le monde. Le musée organise des événements tout au long de l’année ainsi que des visites tours à pied (en anglais) du musée et du quartier de North Beach pour des mini-groupes. Les expos du musée permettent de comprendre comment la Beat Generation a directement inspiré les mouvements protestataires de la fin des années 1960 stimulés par l’opposition à la guerre du Vietnam ou le désir du retour à la nature des hippies de Berkeley et Woodstock. Pas de doute, la Beat Generation a bel et bien elle aussi contribué à nourrir le mythe américain.

Casey And Snoja FL

Plus au nord

Avant de quitter le quartier, faites une pause au Washington Square Park. Si le temps le permet, faites les courses chez Molinari Delicatessen, une excellente épicerie italienne en activité depuis 1896 avant d'aller pique-niquer dans le square (373 Columbus Avenue). Les sandwichs au salami sont indescriptibles ! Côté Filbert Street, le square est flanqué de l’église St Pierre et St Paul, l’église des pêcheurs (les marins qui tout autant que les autres ont sans doute beaucoup à se faire pardonner…). Construite en 1927, elle est surnommée la cathédrale italienne de l’Ouest. Marilyn Monroe et son éphémère époux Joe DiMaggio posèrent devant pour leurs photos de mariage bien qu’ils ne purent s’y marier car déjà divorcés.

Yung-Luen Lan FL

Vous pouvez maintenant poussez jusqu'au San Francisco Art Institute dans Chestnut Street, quelques blocks à l’ouest de Columbus Avenue. Ce bâtiment de style mission dominé par un campanile est la plus ancienne école d’art de l’ouest des US. Parmi ses élèves, Lawrence Ferlinghetti (tiens tiens ;.. !) et Jerry Garcia, le leader du Grateful Dead, l’un des groupes mythiques de la côte ouest, essentiel dans le succès de la musique pop des années 1960-1970 comme on le verra plus tard. La vue sur la ville depuis la très agréable terrasse du SFAI Café est assez exceptionnelle ! Impossible de manquer non plus la monumentale fresque de Diego Rivera, The Making of a Fresco Showing the Building of a City que le Mexicain réalisa en mai 1931. Diego Rivera et Frida Kahlo débarqués en novembre logeaient sur Montgomery Street.

Making a Fresco Joaquin Martinez FL

De l'autre côté de la baie

Au nord de la baie, à Berkeley, proches de la prestigieuse université foyer des contestations des sixties, plusieurs sites rappellent Ginsberg et Kérouac, les deux inséparables. Au sud du campus, le Caffe Mediterraneum, simplement "The Med" pour les habitués (2475 Telegraph Avenue, Berkeley), accueillait régulièrement Kerouac et Ginsberg. C’est ici que fut inventé le café latte ! Les clients trouvant le cappucino qui y était servi vraiment trop fort n’arrêtaient pas d’ajouter du lait. Le patron italien inventa alors la formule avec le lait bien mousseux inclus d’office.

Ouvert en 1957, aperçu dans Le Lauréat avec Dustin Hoffman, le café fut le point de ralliement des activistes de tous bords aux heures chaudes des années 1960. À noter en face une librairie sympa : Moe’s. À l’automne 1955, Allen Ginsberg alors qu’il écrivait "Howl", habitait un cottage au 1624 Milvia Street (North Berkeley), où Kerouac pratiquait là encore le "couch surfing" avant l’heure... Précurseur comme toujours.

1024px-Caffe_Mediterraneum By Sarichkaa xiki
Découvrez toutes ces adresses et bien d'autre encore lors d'un séjour à San Francisco.
© Photo principale : Louis Raphael / Flickr ; © Photos de l'article : n°2 Domaine public, n°3 Christopher Michel, n°4 Mobilus in Mobili / Flickr, n°5 Casey And Snoja / Flickr, n°6 Yung-Luen Lan / Flickr, n°7  Joaquin Martinez / Flickr, n°8 Sarichkaa / Wikipedia