Retour sur la Beat Generation

Les seuls qui m’intéressent sont les fous furieux, les furieux de la vie, les furieux du verbe…

Sur la Route, Jack Kerouac

 

J’ai vu les plus grands esprits de ma génération détruits par la folie, affamés hystériques nus…

Howl, Allen Ginsberg

Quelques mots, quelques phrases suffisent parfois à basculer dans une autre époque. En 1957, la fin de Sur la route et l’entrée en matière de Howl vont révolutionner l’Amérique littéraire et intellectuelle, suscitant enthousiasme autant que scandale dans l’Amérique puritaine et conformiste, corsetée dans les années Eisenhower de l’après guerre. Leurs auteurs respectifs, tous deux boulimiques d’écriture, de lecture, de voyage (au sens large) et de liberté, Jack Kerouac et Allen Ginsberg, en seront les catalyseurs, éclatant tous les codes de la langue, triturant les mots autant que la vie.

Portrait d'Allen Ginsberg
Portrait d'Allen Ginsberg

Leur amitié complice autant que passionnée va être stimulée par l’irruption dans leur vie de Neal Cassady. C’est peut-être lui le véritable initiateur ou instigateur du " beat", ce rythme littéraire effréné qui va donner son nom, son style et sa raison de vivre à toute une génération succédant à la "Génération Perdue" des Années Folles, celle des Faulkner, Hemingway ou Fitzgerald. Ça n’est sans doute pas un hasard si ce terme, les identifiant à l’origine à des vagabonds fauchés ne pouvant vivre que dans l’errance ait été aussi le synonyme du rythme que les musiciens noirs donnaient au même moment aux pulsations du jazz bop, auxquelles cette écriture torrentielle, syncopée, frénétique, s’identifie. Des "clochards célestes" pour reprendre le titre d’un autre ouvrage de Kerouac.

Kerouac et Cassady
Kerouac et Cassady

Un beatnik, qu'est-ce que c'est ?

Mode de vie anticonformiste (et c’est un euphémisme), consommation d’alcool sans modération, goût pour les substances illicites, humour sans limite, sexualité sans tabou, sont quelques unes de leurs caractéristiques reprises par les disciples de la Beat Generation. Herb Cean les baptisa beatniks de manière péjorative dans un article paru dans le San Francisco Chronicle en 1958. Il panachait les mots beat et Spoutnik, le nom du satellite lancé avec succès par les Soviétiques en 1957. Leur propagande s’empara de cette réussite pour démontrer la supériorité de leur système alors que l’Amérique, baignant encore dans la lourde atmosphère du maccarthysme, se découvrait à la traîne de la modernité. Tout ça pour faire croire à la majorité silencieuse qu’il s‘agissait d’intellectuels forcément perçus comme dangereux voire d’illuminés communistes…  Le même Herb Caen, une figure du journalisme américain, s’intéressera plus tard aux mouvements hippies, un terme issu de l’argot des jazzmen noirs.

Le Bagel Store, le rendez-vous des Beatniks
Le Bagel Store à San Francisco, le rendez-vous des Beatniks

Il n’est donc pas étonnant, même si Jack Kerouac né Jean-Louis Lebris de Kerouac a toujours rejeté cette appellation (lui qui regardait de haut les hippies), qu’à l’orée des années 1960, la nouvelle génération marquée par le bourbier de la Guerre du Vietnam, imprégnée du Flower Power, de mystique indienne et des religions apparentées au bouddhisme, s’identifie au phénomène en investissant le quartier de Haight-Ashbury à San Francisco.

Le manifeste d’une génération

La lecture publique d’octobre 1955 à la Six Gallery de San Francisco (3119 Fillmore Street dans Cow Hollow, aux dernières nouvelles un marchand de tapis…) à laquelle assistent Kerouac et Cassady en compagnie du gratin des poètes californiens et où Allen Ginsberg déclame, sur un mode incantatoire voire hallucinatoire, Howl, son long poème né de ses séjours psychiatriques, va faire sensation et même scandale. À l’issue de l’événement, Lawrence Ferlinghetti, fraîchement diplômé de la Sorbonne et traducteur de Prévert, va proposer à Ginsberg de le publier dans sa maison d'édition, City Lights Publishers. S’ensuit un procès à la clé pour obscénité au retentissement considérable comme le racontait en 2010 le film Howl, où Ginsberg est incarné par James Franco.

Lectures

Sur la route de Jack Kerouac ; Howl de Allen Ginsberg; Le Festin nu de William Burroughs ; Gasoline de Gregory Corso ; Pictures of the Gone World de Lawrence Ferlinghetti

Expo

BEAT GENERATION est l'expo incontournable de l'été au Centre Pompidou, jusqu'au 3 octobre

DANS LES OREILLES

Retrouvez la playlist Beat Generation proposée par le Centre Pompidou
© Photo principale : Centre Pompidou, © Photos de l'article : n°2, 3 & 4 domaine public CC BY-SA 3.0