Une journée dans les rapides du Colorado

Lors de notre tout récent passage dans la région de Moab riche de deux parcs nationaux d’exception, Arches et Canyonlands parmi quantités d’autres merveilles, nous avons eu l’opportunité de nous mesurer aux rapides de Westwater Canyon, qui, en amont de Moab, commence quasiment à peine franchie la frontière entre Colorado et Utah.

Avant de se mettre à l’eau

Après avoir fait connaissance avec Rick, notre guide, un jeune trentenaire qui donne confiance d’emblée par son large sourire et sa poignée de main calleuse, avec nos compagnons de voyage au nombre de six, nous montons à bord de l’un de ces bus scolaires recyclés que l’on croise régulièrement dans la région traînant une remorque où sont empilés plusieurs radeaux gonflables bleu électrique.

Pour commencer, nous remontons la superbe Route 128, qui, suivant les méandres du Colorado, mérite bien son appellation de Scenic Byway en nous offrant son beau travelling dans un incroyable décor de western. Si la rive droite est dominée par les falaises d’Arches National Park, plusieurs buttes à main droite du côté de Castle Gate ou les effilées Fisher Towers, rappellent leurs cousines de Monument Valley beaucoup plus au Sud. Après les vestiges du Dewey Bridge, la route quitte la gorge du fleuve pour une longue traversée du désert en direction de la I-70 et Cisco, une ville fantôme sise sur la voie ferrée du Denver and Rio Grande Western Railroad. Après quelques miles supplémentaires, nous arrivons au parking au bord du fleuve aux reflets bien rougeauds après une petite heure de route depuis Moab.

La route 128 et ses vues scéniques
La route 128 et ses vues scéniques

Nous nous mettons dans l’ambiance en discutant avec quelques "river rats" comme se désignent entre eux ici les dingues de la descente de rivière en eaux vives. Une communauté qui mêle aventuriers, hippies, amateurs d’extrême et de nature sauvage. À peine réveillés, cheveux et barbes en bataille mais suréquipés. Le ranger en poste à la station indique à Rick que le niveau et le débit des eaux sont particulièrement élevés du fait des pluies tombées en amont sur les Rocheuses il y a 48 heures.

Nous nous voyons remettre un imperméable et un gilet de sauvetage que nous apprenons à porter assez serré. Lors du briefing de sécurité, Rick nous rappelle en effet que c’est par lui que nous pouvons être hissés à bord s’il nous arrive de passer par-dessus bord… Autre avantage, il est une source de chaleur supplémentaire bien appréciable en cas de coup de vent.

Il est temps d’embarquer en souplesse légèrement poussés par une petite brise. Au milieu, à son banc de nage, Rick commence à activer sa paire d’avirons gentiment. C’est l’une des grandes différences avec Cataract Canyon en aval de Moab, ici les bateaux n’ont pas de moteur… Le courant est présent mais il nous semble encore assez faible, Rick expliquant que suivant le débit, la descente non stop peut s’effectuer en 4 heures ou en dix… !

Bon à savoir
Ce sont les rangers du BLM (Bureau of Land Management, une agence équivalant en gros à notre service des Eaux et Forêts) qui délivrent les permis qu’ils soient à usage privé ou commercial. Le nombre de permis délivré entre le 1er avril et le 30 septembre est limité à cinq permis ou 75 personnes par jour maximum et à sept permis ou 150 personnes par jour le reste de l’année. Pensez à réserver bien à l’avance, la demande excédant de très loin l’offre en été.

Première partie de mise en bouche

La vallée est encore large, les méandres du fleuve s’y lovant paresseusement, ses berges bordées par une végétation assez touffue d’oseraies en désordre alors qu’en arrière plan se balancent les frondaisons frisées des cottonwoods. Rick prend la parole pour nous parler de la région fréquentée jadis par plusieurs tribus indiennes, mais aussi trappeurs, mineurs, prospecteurs, cow-boys et autres hors-la-loi dont les inévitables Butch Cassidy et Sundance Kid. Il nous explique aussi que le canyon a été sauvé de la noyade après qu’un projet de barrage ait été heureusement abandonné au tout début du XXe siècle. Depuis, certains hommes politiques, après avoir eux-mêmes expérimenté les rapides comme le sénateur Ted Kennedy, ont décidé de protéger la région sous le nom de Westwater Canyon Wilderness Study Area (WSA).

Tandis que la surface de l’eau se met à frissonner, un héron bleu prend un envol laborieux, l’air maussade d’avoir été dérangé en plein petit déjeuner. Très hauts tournoyant dans le ciel, on aperçoit de grands rapaces, probablement des aigles chauves, l’emblème de l’Oncle Sam mais on trouve aussi des aigles dorés et des faucons pèlerins.

Un héron bleu sur les rives du Colorado
Un héron bleu sur les rives du Colorado

Rick nous signale notre premier rapide, classe II, modeste amuse-gueule avant le plat de résistance promis plus loin. La partie inférieure des remparts qui se rapprochent progressivement en rétrécissant la gorge, brille d’un noir éclatant aux reflets d’un profond bleu sombre. Toute la partie supérieure, haute d’une bonne soixantaine de mètres, porte elle la panoplie dégradée de rouges, terre de Sienne, où l’ocre le dispute à la pourpre. Nous n’avions encore jamais vu un florilège de couleurs aussi contrastées lors de nos multiples leçons de géologie américaine …

Après la confluence de la Little Dolores River, le courant s’accélère grâce à ce nouvel apport aquatique et la pente devenant plus forte pour donner le Little Dolores Rapid qui nous vaut nos premières bonnes éclaboussures accompagnées d’un cri primal ou deux, c’est vrai qu’elle est fraîche… !

Mais pour l’heure, il s’agit de prendre des forces avant ce qui nous attend et Rick, d’un alerte coup de godille, vient nous échouer sur une jolie plage blanche encerclée de hauts parapets noirs eux-mêmes surplombés par d’immenses falaises de grès rouge caractéristiques du sud-ouest, striées de traînées d’oxydation et largement alvéolées d’arches en formation. Après une petite exploration de l’arrière pays pour admirer le cadre au milieu d’éboulis rocheux noirs et or, le repas nous attend. Un vrai plaisir qui vaut surtout par le fait de pique-niquer en plein air tout en regardant dériver quelques bouts de bois au fil de l’eau dans un cadre majestueux loin de tout sous le regard de quelques volatiles bien curieux.

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Quand la partie se corse

C’est maintenant que va commencer le rodéo sur l’eau : la quasi-totalité des rapides étant concentrée sur une section d’à peine cinq kilomètres. Le fleuve va d’ailleurs perdre 40 mètres d’altitude en moins de 20 kilomètres. Les parois des deux rives se rapprochent encore et ne sont plus distantes par endroit que d’une petite dizaine de mètres. Les rapides forment une alternance de lavabos et de siphons encastrés à la queue leu leu. Le raft est emporté par les courants contraires et se met à tourner en surfant sur les vagues, ses occupants (nous !) se cramponnant à la ligne de vie courant sur les gros flotteurs boudinés.

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Les vagues deviennent de plus en plus fortes, de plus en plus hautes, notre esquif est par moment quasiment entièrement recouvert alors que nous enchaînons successivement les rapides au noms exotiques et hautement signifiants : Marble Canyon, le bien nommé Staircase (l’escalier… !), Big Hummer (rien à voir avec le fameux 4x4 mais comme ce site est lu par des enfants, on ne peut pas vous le traduire), Funnel Falls (les chutes de l’entonnoir) où l’on a l’impression que l’on va être avalés, gobés par le fleuve, et Surprise… La gorge est profonde ne formant qu’un étroit goulet torturé par un gargarisme géant qui à tout moment risque d’envoyer le raft rebondir sur la paroi d’en face quand ça n’est pas sur un rocher affleurant qui a l’idée stupide de se trouver en plein milieu de notre trajet.

Rick a beau se démener comme un beau diable, le bateau a la bougeote. Le manège a lâché ses chevaux ne nous laissant plus un instant de répit. Nous avons l’impression d’être juchés sur une montagne russe aquatique. À peine revenons-nous de notre rapide Surprise en nous ébrouant, qu’arrive Skull Hole (le trou dans le crâne…), à la réputation sulfureuse.

Soudain, le calme revient, on s’éponge comme on peut, on échange ses impressions avec ses voisins de bord. Au moment où l’on croit pouvoir respirer, voici déjà la glougloutante Bowling Alley. Une fois passée, Rick combat le courant qui nous lance inexorablement  sur le Magnetic Wall, le mur nous aimantant à bâbord. Nous rentrons la tête et les bras pour repartir aussitôt sur Last Chance qui, malgré sa double marche qui nous semble énorme, se passe sans problème majeur. Le rugissement des eaux décroît, les vagues deviennent des vaguelettes, nous avons franchi le dernier gros rapide.

Bon à savoir
À partir du mois de juillet et jusqu’en octobre, les rapides de Westwater Canyon sont de niveau III-IV en temps normal, l’eau est plus chaude et on peut effectuer cette sortie avec des 8-10  ans. De mi-mai à fin juin, l’eau est bien plus froide, les rapides beaucoup plus puissants du fait de la fonte de neiges, et les enfants acceptés à partir de 12 ans seulement.

Fin de parcours plus reposante

Les langues se délient, tout le monde y allant de sa petite aventure personnelle, racontant à l’autre les péripéties qui deviennent anecdote, demain légende certainement… Rick propose un bain, volontaire cette fois dans un endroit tranquille bénéficiant d’un plongeoir naturel accessible par une pente pas si douce que ça.

Et nous reprenons le cours du fleuve, Rick ramant debout dos au courant tandis que les falaises toujours aussi rouges et criblées d’érosion, s’amenuisent. Rick pointe du doigt une belle série de pétroglyphes indiens représentant des animaux et des figures géométriques. En nous approchant des murailles, nous réalisons que ce que nous avons pris pour des cavités creusées par l’érosion sont en fait des nids d’hirondelles abandonnés alignés par centaines, le long des encorbellements et des anfractuosités de la roche.

Le calme est indescriptible après le tumulte traversé en amont. La vallée s’élargit, la verdure revient et nous abandonnons les hautes falaises derrière nous. Bientôt, nous sommes en vue du débarcadère de Cisco Landing. Nous apercevons notre fidèle school bus prêt à nous ramener au bercail, des souvenirs plein la tête.

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Si vous avez davantage de temps et si vous aimez l’aventure en plein désert, l’excursion peut se muer en expédition avec une nuit de bivouac dans la gorge, histoire de prendre davantage de temps pour profiter encore plus de l’expérience et s’immerger dans cet Ouest à la sauvagerie miraculeusement préservée, pourvu que ça dure…

© photo principale : MoabAdventurer © photos article de haut en bas : n° 2 Ecksunderscore, 3 Kimon Berlin, 4 Bureau of Land Management, 5 & 6 MoabAdventurer